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Wirecard : un scandale aux multiples conséquences

3 septembre 2020 No Comments

Après son article sur l’impact du COVID sur le M&A en France, Le Petit Analyste accueille de nouveau Maude Culis-Féry qui vient nous parler du scandale Wirecard. Excellente lecture !

Ce 18 juin 2020, le monde de la finance européenne voit ses pires craintes confirmées. Wirecard, prometteuse fintech allemande confirme l’absence de 1.9 milliards d’euros de cash, représentant environ 25% de son bilan. Comment une fraude d’une telle importance a pu demeurer si longtemps sous silence en dépit du travail des auditeurs et des régulateurs financiers ? Quelles en seront les potentielles conséquences sur le marché des fintechs européennes ?

Construction d’un potentiel leader de la fintech européenne

  • Né en 1999, Wirecard était au début un simple fournisseur de solutions de paiement en ligne à destination des commerçants et des entreprises.
  • En 2005, Wirecard entre en bourse discrètement grâce à une prise de contrôle inversée d’une société de gestion de centres d’appels cotée en faillite. Cette acquisition réalisée par un système de participations croisées évite à Wirecard de subir les procédures ordinaires d’IPO exigeant une grande transparence financière.
  • En 2006, Wirecard entre dans le secteur bancaire grâce à l’acquisition de XCOM. La société est maintenant sous licence Mastercard et Visa. Elle peut donc à la fois délivrer des cartes de crédit, mais aussi conserver des dépôts clients. Ce mélange inédit entre services bancaires et offre de solutions de paiement à destination des professionnels complique l’analyse des comptes de l’entreprise. Les analystes ne disposent pas de comparable satisfaisant. Ils sont donc contraints de se fier aux indications du management.
  • Entre 2011 et 2014, Wirecard réalise de nombreuses opérations de croissance externe grâce à une levée de fonds de 500 millions d’euros. Ces transactions expliquent des taux de croissance impressionnants qui attirent nombre d’investisseurs. Pourtant, en 2015, le Financial Times exprime pour la première fois des inquiétudes sur la véracité des chiffres publiés par le management.
  • En 2017, la certification des comptes de la société par EY qui annonce par ailleurs une amélioration de la génération de cash rassure les investisseurs.
  • 2018 représente une année historique pour Wirecard qui atteint un pic de valorisation à 24 milliards d’euros, emploie 5 000 collaborateurs et revendique plus de 250 000 clients utilisateurs de ses solutions de paiement dont plusieurs grands groupes comme Aldi ou Lidl.
  • En 2019, le Financial Times publie de nouveaux articles à charge contre Wirecard. Mais le régulateur allemand (BaFin) réagit de manière surprenante. Il accuse le Financial Times de manipulation boursière et interdit le short-selling de l’action Wirecard en le justifiant par l’importance économique de la société. La question est aujourd’hui posée de savoir si les autorités allemandes ont sciemment fait preuve d’indulgence pour préserver l’unique fintech européenne capable de concurrencer les sociétés américaines.

La chute du géant

Le Financial Times ne s’arrêtera pas là et multiplie les dénonciations en 2019. Il révèle notamment qu’une grande partie des solutions de paiement vendues par Wirecard sont en réalité externalisées auprès de partenaires asiatiques en l’échange de redevances. Le problème ? Lorsque le Financial Times tente de contacter l’un de ces partenaires, les journalistes se trouvent face à une famille de pêcheurs sans aucun lien avec Wirecard. Malgré l’approbation des comptes de 2018 par EY, le Financial Times maintient donc la pression sur Wirecard, inquiet d’une potentielle surévaluation de l’importance du business asiatique de l’entreprise. Or, la branche asiatique de Wirecard est l’une des plus importantes contributrices au résultat de l’entreprise. Wirecard finit par céder à la pression et demande à KPMG de réaliser un audit spécifique afin de rassurer les investisseurs.

En mars 2020, KPMG repousse la publication de ses résultats d’enquête et les spéculations concernant le business asiatique de Wirecard repartent de plus belle. Fin avril, KPMG déclenche une onde de panique chez les investisseurs en annonçant son incapacité à confirmer l’existence des 1.9 milliards de cash, apparemment détenus aux Philippines par des partenaires de Wirecard. Le cours de bourse de Wirecard chute alors de 25% malgré la communication de résultats préliminaires positifs par le CEO Markus Braun. Par la suite, la BaFin dépose une plainte contre la société pour communication financière trompeuse et EY refuse de certifier les comptes le 18 juin. Le lendemain, le CEO démissionne et le conseil de surveillance confirme l’absence des 1.9 milliards de cash. Face à l’effondrement de son cours de bourse, la société entame une procédure de liquidation judiciaire.

Une remise en question des régulations européennes

Ce scandale financier inquiète les autorités européennes, car il démontre l’échec de trois mécanismes réglementaires censés préserver les investisseurs de ce genre de mauvaise surprise. Les obligations strictes des sociétés cotées concernant la gouvernance et le contrôle interne n’ont pas empêché la publication de comptes frauduleux. En dépit de ses certifications, EY, auditeur légal de la société, soumis à des obligations européennes, n’a pas été capable d’identifier le risque de fraude. Et enfin, et peut-être le plus inquiétant pour les commissaires européens, la fraude n’a pu être identifiée en amont par les régulateurs publics allemands ou européens.

En réponse à ce drame, l’ESMA (European Security and Market Authority) a lancé une enquête sur le système de régulation financier allemand. Les conclusions sont attendues en octobre 2020 et pourront éventuellement mener à la réorganisation des autorités financières allemandes. Un coup dur politique pour le pays de l’orthodoxie financière.

Cette fraude majeure a également relancé le débat sur la nécessaire réforme des autorités de marché européennes. D’après Monsieur Dombrovskis, vice-président de la Commission européenne en charge de la politique économique, l’ESMA manque d’indépendance, car elle est dirigée par des représentants des autorités financières nationales. Il préconise un changement de paradigme en améliorant l’indépendance financière de l’ESMA, son pouvoir contraignant et en modifiant sa gouvernance. Cette autorité devrait être dirigée par des représentants indépendants à temps plein pour éviter tout conflit d’intérêts.

L’ensemble de ces réflexions provoqué par ce scandale souligne bien le besoin d’une unification de la réglementation financière européenne, aujourd’hui meurtrie par de trop nombreuses règles et un trop grand nombre d’acteurs au périmètre d’actions confondu. Cet environnement réglementaire confus est non seulement inefficace pour prévenir les fraudes, mais posent des problèmes aux acteurs actuels et potentiels de la fintech européenne. En effet, le business model de ces entreprises reposent sur un effet volume pour atteindre la rentabilité. Cependant, les fintechs européennes doivent composer avec différents tissus législatifs tandis que les entreprises américaines ont accès plus facilement à un large marché de consommateurs. C’est pourquoi depuis quelques années, de nombreux dirigeants et politiques réclament une uniformisation des marchés de capitaux européens permettant non seulement de favoriser la croissance des fintechs européennes, mais également de faciliter leur financement, évitant ainsi une fuite technologie vers les Etats-Unis ou la Chine.

Des problèmes de financement à venir pour les fintechs européennes ?

Ce scandale financier n’est pas une bonne nouvelle pour l’émergence d’acteurs puissants dans les services financiers et les nouvelles technologies. La méfiance des investisseurs vis-à-vis des acteurs de ces secteurs peut provoquer une baisse des investissements. Northern Data, opérateur de data centers a en déjà malheureusement fait les frais. Accusée par des short-sellers d’une trop grande dépendance aux mineurs de bitcoin, l’entreprise a vu son cours de bourse chuter d’un tiers. Afin d’éviter un effondrement des investissements dans le secteur des nouvelles technologies et des services financiers, les autorités européennes devraient démarrer le plus rapidement possible le chantier de l’harmonisation et de la simplification réglementaire européenne du secteur financier.

L’annonce fait par 16 banques européennes du lancement d’un nouveau système de paiement européen unifié, l’EPI, dès 2022 est un bon signe. Elle indique que les acteurs européens sont conscients des challenges du secteur et cherchent activement des solutions innovantes pour y répondre.

Mais que va devenir Wirecard ?

Le groupe est démantelé et ses actifs mis à la vente. Trois branches ont soulevé de nombreux intérêts : Wirecard North America, ancienne division de cartes prépayées de Citi, Wirecard Solutions UK et Wirecard Bank, filiale allemande partenaire d’Orange Bank en France. La branche britannique a fait l’objet d’un accord et devrait être vendue à une start-up britannique Railsbank soutenu par Visa.

Les Echos ont identifié Wordline comme potentiel repreneur pour les autres activités. L’entreprise ambitionne de devenir un champion européen des moyens de paiement et pourrait donc avoir bon usage de ces actifs à faible coût. Ceci d’autant plus que le récent achat d’Ingenico à 7.8 milliards d’euros s’est fait en titres, préservant ainsi la capacité d’investissement de Wordline. Récemment acquis par un fond américain de redressement d’entreprises financières, Ripplewood Advisors, Fidor, fintech allemande, pourrait elle aussi faire partie des prétendants. Affaire à suivre …

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